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Covid-19 | "Give me shelter" par le Dr Delphine Piolet

Actualité Grand public
Shelter

Give me shelter

Je sais que je devrais faire un article positif, dire qu’il y aura un après. Que cette crise peut être saisie comme une chance pour recommencer sur de meilleures bases, plus saines, plus écologiques, plus inclusives. Les utopistes de tout poil se prennent à rêver à la société de demain, à des temps plus cléments où nous pourrons de nouveau nous étreindre sans crainte, où nous pourrons parler de cette période peut-être même avec une certaine nostalgie réservée aux épreuves passées et surmontées.

 

Mais … je me promenais hier soir avec Joe (c’est mon cocker) enfin non, je ne me promenais pas, j’effectuais un déplacement bref à proximité de mon domicile lié aux besoins d’un animal de compagnie. Le ciel était clair, l’air était si doux qu’on fermait la paupière comme dans le poème. La glycine de mon voisin embaumait et la lune énorme et rosée pointait au-dessus du Musée d’Histoire Naturelle. Autour du square, les rues étaient désertes et on entendait les oiseaux que notre vacarme passé avaient rendus muets et qui reprenaient leurs droits. Un hérisson farfouillait dans les buissons. Des myriades d’insectes dansaient dans le dernier rayon de soleil.

 

J’étais émerveillée sans m’empêcher de penser que le genre humain est tout de même bien toxique pour cette Nature qui se dépêche d’exister dès que nous avons le dos tourné, sans m’empêcher d’espérer que nous saurons être plus forts malgré ce qui nous nous abat.

 

J’étais donc là optimiste et sereine malgré l’adversité, malgré la douleur de mon pouce coupé par des retours intempestifs en cuisine, malgré l’éloignement physique des gens que j’aime et le sentiment d’inutilité en comparaison des vrais combattants du quotidien. J’étais dans cette état méditatif favorisé par la contemplation de la Nature, qui incite à se réconcilier avec soi-même, à réconforter le petit enfant qui est en soi, à s’auto-octroyer l’absolution de toutes ses fautes réelles ou imaginaires.

 

Là est arrivé un jeune garçon, mince, noir, habillé d’un simple jogging sans valise ni sac, le visage fermé et triste. Comme je lui souhaitais le bonsoir, il s’est approché et m’a demandé si je savais où il pouvait aller dormir. « Vous avez quel âge ? lui ai-je demandé. Et après une hésitation, « 18 ans ». Plus jeune que mes enfants.

 

Bien évidemment je n’avais ni téléphone ni argent sur moi. Et lui encore moins. Je me suis demandé vers qui l’orienter le plus simplement et j’ai dit très sottement « il faudrait aller voir la police ».

 

Le mot seul l’a fait fuir et avec lui ma fragile sérénité, me laissant avec mes interrogations familières : Qu’aurais-je dû dire ? vers qui l’envoyer qui ne le terrorise pas ? Qu’est-ce que c’est que cette société où les pouvoirs publics nous font plus peur qu’ils ne sont des ressources ? Aurais-je dû lui offrir l’hospitalité ?

 

A l’heure où tous les gens aimeraient bien sortir de chez eux, lui cherchait juste un endroit où s’abriter.

 

Allez viens Joe, on rentre.

 

 

Delphine Piolet